Il y a un an, l'Ocean Jasper coulait le Sokalique
Signe de l'émotion suscitée par le naufrage du Sokalique : une plaque à la mémoire de Bernard Jobard, le patron du Sokalique, a été apposée à Roscoff en novembre 2007 par Madame Jobard (au centre) en présence de Michel Barnier, ministre de la Pêche. : Jérôme Fouquet (archives)
Dans la nuit du 16 au 17 août, un cargo battant pavillon des îles Kiribati coulait le Sokalique,
au large d'Ouessant, entraînant la noyade de son patron, Bernard Jobard.
17 août 2007, 3 h 30 du matin. Le Sokalique, un caseyeur qui avait appareillé quelques heures plus tôt de Roscoff, avec son patron Bernard Jobard et six hommes d'équipage à bord, est heurté par un cargo à 100 km au nord d'Ouessant. Le Sokalique sombre, l'équipage saute dans un radeau de survie. Les six matelots sont secourus vers 4 h 30 par le caseyeur Sterenn Mor, épuisés et choqués. Le patron, lui, quitte son bateau le dernier, tombe à l'eau et se noie. Le Nymphea, un navire de pêche arrivé sur zone, va retrouver son corps vers 6 h du matin.
Les conditions du naufrage déclenchent de nombreuses réactions, notamment dans le milieu de la pêche où chacun se dit qu'il aurait pu être à la place de ce patron-pêcheur de 57 ans apprécié, particulièrement à cheval sur les questions de sécurité. Aux côtés d'une foule nombreuse, le président Nicolas Sarkozy assiste aux obsèques à Plouescat. L'Élysée a toujours suivi le dossier de près et Yvette Jobard, la veuve du patron disparu, a été reçue par le chef de l'État à plusieurs reprises, notamment le 14 juillet dernier.
Délit de fuite avéré
C'est que l'affaire choque. Le cargo, très vite identifié, a quitté les lieux sans porter secours à l'équipage. L'Ocean Jasper transporte du fer de Saint-Petersbourg vers Istanbul. Immatriculé dans les îles Kiribati (Océanie), il est affrété par une petite société turque, Onurhan Denizcilik, navigue avec un commandant azerbaïdjanais et un équipage international. Ilest dérouté sur Brest où le commandant et son second, entendus par la gendarmerie maritime, prétendent n'avoir pas vu le Sokalique et avoir alerté le Cross-Corsen. Il n'en est rien, comme le montre l'enquête diligentée par le procureur de la République de Morlaix, Laurent Fichot, chargé de cette affaire d'une complexité sans égal sur le plan juridique.
La France jugera
Deux procédures sont menées conjointement. Sur le plan civil, le tribunal de commerce de Brest, à la demande de Groupama, assureur du Sokalique, de l'Enim (Etablissement national des invalides de la marine, la sécurité sociale des marins) et de l'armement Jobard, prononce la saisie conservatoire de l'Ocean Jasper dès le 20 août 2007 et nomme un expert. En janvier 2008, l'affréteur turc du cargo offre 500 000 dollars pour dédommager la famille, indemniser l'assureur Groupama et obtenir la main-levée de la saisie qui pèse sur l'Ocean Jasper. Il souhaite en effet pouvoir récupérer non pas spécialement le navire (il l'a loué) mais sa cargaison. Proposition rejetée. Le tribunal de commerce examinera l'affaire le 5 septembre prochain.
L'autre procédure est au pénal. Les îles Kiribati affichent leur souci de coopérer avec la France mais les règles internationales donnent prérogative au pays du pavillon. Les îles Kiribati veulent aussi protéger aussi leurs intérêts. Depuis 2006, elles commercialisent leur pavillon et en tirent des revenus conséquents. Cela pourrait nuire à leurs affaires.
La France, elle, veut juger l'équipage du navire. Mme Jobard, d'une combativité sans faille, est appuyée par les professionnels. D'autant que le commandant de l'Océan Jasper s'est éclipsé vers l'Azerbaïdjan avec son second et un matelot le 11 septembre. En toute légalité : ils n'étaient pas poursuivis, toute initiative judiciaire étant bloquée dans l'attente de la décision du Kiribati. Mais Madame Jobard est révoltée, les marins aussi.
Le 22 novembre, l'Élysée annonce que le procès aura lieu en France, avec le concours des magistrats du Kiribati. Le 8 février, après des semaines de négociations techniques, Laurent Fichot, procureur de la République de Morlaix, peut enfin ouvrir une information judiciaire contre X pour homicide involontaire par manquement délibéré à une ou plusieurs obligations de sécurité, délit de fuite et non-assistance à personne en danger.
Il nomme un juge d'instruction, Éric Duraffour.
Celui-ci vient d'envoyer une commission rogatoire internationale aux autorités d'Azerbaïdjan et entend bien aller sur place d'ici peu pour notifier leur mise en examen au capitaine de l'Ocean Jasper et à son second. L'Ocean Jasper est toujours dans le port de Brest, avec sa cargaison. Sans équipage : tout le monde a quitté le navire fin janvier, avec l'aval des autorités.
Ouest-France