Le fils de ploucs nous remet le couvert
Jean Rohou : « J'ai eu la chance d'être bon élève. Un esprit hardi et agile dans une société de réticence. »
Vous avez été 25 000 à déguster le premier volume. Combien serez-vous à plonger dans la suite de Fils de ploucs ? À 73 ans, Jean Rohou, éminent universitaire, s'épluche jusqu'à l'os. Jusqu'à l'enfant qu'il fut. Et jusqu'à nous, car cette longue et vieille histoire nous dit plein de choses.
Au pied de la haie vive du jardin de sa maison du pays de Fouesnant, il désigne la bande de terre où la charrue de son enfance ne pouvait pas passer : « Il y a un mot en breton pour nommer ce bout de champ, mais pas en français. Vous voyez : je sais dire des choses qui n'existent plus. » Tous les immigrés du monde, les déracinés de tous poils et les témoins ultimes des époques révolues le savent : des trésors dorment dans le grenier de leur mémoire. Des mots enfouis et ineffaçables. Des lambeaux de sociétés en charpie. Mais tous n'ont pas la capacité à exprimer leur déchirure. Comme celle d'un garçon de 5 ans, né en 1934 dans une ferme de Plougourvest (Finistère), parlant le breton maternel et découvrant le français républicain de l'école. Tout à coup, le droit du sol emplafonne le droit du sang. C'est ce qui est arrivé à Jean Rohou dans la première moitié du XXe siècle.Un jour de rentrée scolaire, il s'est découvert « plouc ». Montré du doigt. Affecté. En décalage de plus en plus prononcé avec les siens. Mais pas anéanti : « J'avais le choix : m'enfermer dans le sous-développement et le mépris ou m'extraire par le savoir. J'ai eu la chance d'être bon élève. Un esprit hardi et agile dans une société de réticence. » Fils de ploucs, le tome I, comme son petit frère qui sort aujourd'hui, nous raconte une vie par le menu pour élargir le point de vue sur la société alentour. Rohou a l'art de partir d'une goutte d'eau pour nous raconter la mer autour.On a parlé à son égard d'une « autobiographie sociologique ». Il est passé maître en « moi-nous », combinant une présence personnelle et un lien savant avec le monde dont il parle. Il marie la rigueur du chercheur, la sympathie pour son sujet et même l'ironie et le pathétique. Rohou est un pudique qui dit tout ce qu'il sait. Et vérifié scrupuleusement, avec une curiosité de fouine et une prudence de chat. Et le voilà désormais à 1 200 pages de souvenirs profonds et d'analyse poussée. Sans la certitude d'avoir vidé son sac : « J'ai encore des choses à dire ». Car l'ombre du plouc traîne encore dans les travées de sa vie. Et le succès l'a surpris lui-même : « Qu'est-ce que ça veut dire ? Que les Bretons ont toujours faim de savoir. Nous voulons nous comprendre. Pourtant, pour un titre pareil, on m'aurait jeté des cailloux il y a 25 ans. Plouc ? Aujourd'hui on en rit entre nous car la honte a changé de côté. »Le propos de Jean Rohou est d'expliquer pourquoi et comment « la fierté s'est inversée ». De ne pas larmoyer sur des temps passés supposés heureux qui ne l'étaient pas tant que ça. Ni de broder des chimères sur un « génocide » culturel qui n'a pas eu lieu. Pas plus que de jeter la pierre vers ceux « qui, hier, ont, tout fait pour sortir de la misère et de leur vieille langue. Il faut les comprendre et comprendre ceux qui, aujourd'hui, font tout pour s'y immerger à nouveau ». Cette langue des parents, qu'il parle toujours, était celle qui collait à un moment socio-économique qui n'est plus, à une vie qui s'en est allée. Ce « fils de ploucs » en enquiquinera plus d'un. Tous ceux que la passion dévore ou aveugle. Qui se racontent des histoires et pas l'Histoire. Tous ceux chez qui les arrière- pensées tiennent lieu de pensée. Mais il en ravira plus d'un. D'abord les amoureux de la belle prose: Rohou écrit fort bien. Et puis, sur le fond, nul besoin d'être breton pour se régaler de ce style stylé. L'histoire qu'il raconte est un peu celle de toutes les régions de l'Ouest. Et de tous les peuples dominés et soumis qui s'ébrouent tout à coup, tranquillement ou non, et s'affranchissent. Et même des jeunes gens des villes d'aujourd'hui dont les parents sont venus de loin et dont la peau n'est pas blanche, le désespoir trop noir. Dont l'avenir serait puni d'avance. Jean Rohou nous dit que non. Que la rage à vivre mieux et plus grand est toujours et encore un fameux moteur. Fils de ploucs n'est pas un long rap de banlieue, mais c'est tout comme. C'est râpeux un peu. Un professeur de littérature spécialiste de Racine et féru de racines nous le dit: il y a encore beaucoup de fils de ploucs dans tous les recoins du monde. Et le monde, pour peu qu'ils s'en emparent, peut leur appartenir.François SIMON.Photos : Béatrice LEGRAND.Fils de ploucs, tome II. Aux éditions Ouest-France. 605 pages. 23 €.
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